La chambre
Elle dormait encore, paisible, insouciante.
Les cafards grimpaient habilement sur nos inconfortables lits d'hôtel social. Nerveusement, je les chassai et les écrasai par terre avec un chausson troué : « Je ne devrais pas faire ça, ils seront encore plus nombreux si je les écrase... » me dis-je, décontenancée. C'était irrationnel d'éprouver une satisfaction à les piétiner, sachant pertinemment qu'ils n'en seraient pas moins nombreux, bien au contraire. Pourtant, en accomplissant ces gestes névrotiques je sentais - à tort - sur le moment que j'avais un certain pouvoir. C'était objectivement faux ; je pensais les détruire en m'acharnant comme je le faisais et cette pensée me semblait tout-à-fait logique... or, c'était une chimère. Je n'avais pas le moindre pouvoir, ni sur ces cafards dégoûtants, ni sur ma vie ni sur celle des autres.
Elle se réveilla. Je ne la comprenais pas, rien ne semblait la gêner, ni ces cafards, ni cette chambre insalubre. Elle souriait, se tortillait dans son lit - s'étirait, son rituel matinal - se frottait les yeux en faisant la moue, j'avais envie de croquer dans ses joues dodues et douces. Nous vivions dans cette chambre qui, pour moi, n'en n'était pas vraiment une. Mais pour elle, l'illusion persistait, elle n'avait connu que de telles chambres, ne sachant ce qu'était que dormir dans un lit propre, alors ces pièces qui faisaient semblants d'être des chambres en devenaient réellement dans son esprit. La vie est une belle arnaque, hein ? Les chambres qui n'en étaient pas vraiment faisaient semblant d'être des chambres et les cafards faisaient semblant d'être morts. La cuisine aussi était une pièce fétide qui feignait être ce qu'elle n'était pas, et ne serait jamais - en tout cas, à mes yeux - malgré ses efforts continuels de persuasion. J'eus un relent du dîner d'hier soir (qui simulait être un vrai dîner également), puis je me levai ; impatiente je lui dis : «Si nous descendions ? Tu prendras un chocolat bien chocolaté et moi un café bien noir.» Elle me répondit simplement d'une voix fluette : «D'accord !».
Elle me dégoûtait, elle aussi.
A la bonne heure
Étrange de vouloir mettre des mots sur son bonheur, mais il me semble qu'il manque de la gaité par ici. Évidemment, ce n'est pas uniquement pour paraître et faire joli que je m'applique à écrire joyeusement - pour une fois - mais également, je crois, pour palper ce bonheur qui nous échappe bien souvent... j'aimerais pouvoir le sentir sous une autre forme, le posséder et non plus me faire posséder par lui. Le maîtriser, le garder en moi : conserver cette petite chaleur presque imperceptible au creux du ventre, ce sourire constant au coin des lèvres, ce pétillement dans le regard au fond de l'iris, ces plis enfantins aux coins des yeux, cette allure enjouée de la démarche, et bien d'autres choses encore... mais bien difficile est de s'en emparer et surtout de donner au bonheur une forme matérielle, sensorielle...
Ivresse
Ce soir, j'ai l'âme légère, mon corps ne semble plus obéir aux lois physiques de ce monde absurde, mon coeur comprimé bat de toute sa force, comme dans un ultime effort de survie. Ce qui est étranger à ma chair m'apparaît hostile et facétieux, pourtant j'ai l'esprit libre, exempt de tout remord, et d'humeur téméraire.
Contemplation #2
Je suis assise et je contemple, à travers le verre épais et étanche, la nature absorbée par la vitesse du train. Ce paysage qui s'étend à l'infini et que je tente de capturer, m'échappe, fatalement. Les saules pleureurs paraissent enfoncer leur immense tronc sous le sol humide, un peu chaud. Comme j'aimerais sentir ces suaves odeurs, d'ici et d'ailleurs : de la terre fertile, des étendues de plaines d'herbes folles, des arbres seigneurs de leur grand territoire mugissant sempiternellement contre le vent, puis les senteurs exotiques de ces terres arides et rouges ; des pierres froides et précieuses, aux mille et une facettes éblouissantes, raffinées et brutes à la fois, provenant de contrées méconnues. Ce désir qui s'éveille en moi m'émeut ; il y a longtemps que je n'ai pas entendu le bruit sourd de la nature reine respirer. Dans la cabine de mon train, l'air me manque, je souffre de cette opacité et je ne puis comprendre l'allégresse qui m'entoure. Je m'ennuie de la monotonie de cette cadence, qui me fait souvent chanceler. J'ai l'impression de manquer le spectacle naturel qui s'offre généreusement, sous mes yeux concentrés : les branches des peupliers s'agitent, les feuilles vert pastel des saules s'embrassent et se quittent pour dévoiler les protagonistes de ce théâtre qui me parait silencieux, auquel les animaux de la forêt participent, enthousiastes. J'imagine la douce mélodie que provoque le vent sur les délicates feuilles aux reflets dorés et pourpres, et la force du craquement des branches qui crissent et gémissent, mélancoliques. Deux rouges-gorges se disputent une place, l'un semble donner un coup de bec à l'autre, la canaille ! Tout va si vite ; maintenant apparait un renard au soyeux pelage qui a l'air de penser : "Quel beau temps aujourd'hui !", puis il disparait, sombre dans l'oubli. Absorbée par ce paysage qui défile sous mes yeux émerveillés, je crois entendre le cri d'un corbeau ; ce cri indigné par cet écoulement imperturbable de la vie ! Je me languis d'en voir immédiatement davantage... mais quel désespoir ! le temps s'écoule, il est trop tard, le train arrive déjà en gare.
Comme si c'était la dernière fois
Lorsque j'émergeai de mon immeuble, je sentis une légère brise, celle qui annonce l'été triomphant, et des frissons parcoururent ma peau car ce jour-là je sentais les choses telles qu'elles l'étaient vraiment, et non pas comme je les ressentais fadement auparavant, à cause de cette perception stérile engendrée par la routine. Du haut de la rue du chemin vert, on apercevait la tour Montparnasse, et pour une fois, je considérai cette vue autrement qu'à l'ordinaire : je m'émerveillai de tout ce que mes sens étaient capables de percevoir. Le soleil avait l'opale d'une perle et les facettes d'un diamant. Cette cruelle lumière me sembla comme une immuable fatalité : celle du temps perdu. Au fond de moi, j'avais toujours pensé qu'un jour Paris m'échapperait et que l'amertume du temps passé me ferait regretter de n'avoir jamais su explorer les recoins de cette ville.